Les Guardiens de la Lumière : La Vie sur l’île St. Paul
William (Billy) G. Budge est né en 1948 dans le petit village de pêcheurs de Neil’s Harbour, à l’extrémité nord du Cap Breton. En 1955, son père a accepté le poste de gardien de phare sur l’île de Saint-Paul, une rude île montagneuse abandonnée au milieu de la mer. Située à l’entrée du golfe du Saint-Laurent entre le Cap Breton et Terre-Neuve, cette île est soumise à de violents coups de vent, aux tempêtes de neige et elle est souvent enveloppée dans le brouillard. Au début, les gens de mer l’ont appelé le «cimetière du golf» en raison du grand nombre de navires et des innombrables vies qui ont été perdus le long de ses rives. Lorsque Billy a déménagé à l’île de Saint-Paul avec ses parents et sa jeune sœur, ils ont vécu dans ce phare de la station sud-ouest dans un isolement presque total. Sa famille a rapidement appris à affronter un monde sans voisins, sans électricité, sans école, sans le confort du continent.
Bill Budge et sa soeur s'assied par leur nouvelle maison sur le St. Paul Ile.
William G. Budge.
Depuis son retour de la Seconde Guerre Mondiale en mars 1946, mon père n’avait pas eu d’emploi stable. Un travail permanent était presque impossible à trouver. Au cours des neuf dernières années, mon père s’était essayé à toutes sortes de travaux dont aucun n’était permanent ou sans difficultés. Il aspirait à un travail avec un avenir et il était déterminé à persévérer jusqu’au bout. Papa se souvenait de son retour de la guerre, de son premier emploi comme pêcheur avec son oncle dans un petit bateau. Les captures de poisson se sont faites rares cette année-là. L’argent aussi était rare pour les pêcheurs, d’autant plus pour un aide-pêcheur. Quand les choses ne se sont pas révélées mieux l’année suivante; il a compris que quelque chose devait changer.
Mon père s’est livré à plusieurs autres types de pêche au cours des cinq années suivantes. La pêche à la morue de ligne était celle qui offrait le meilleur potentiel de gains. Elle pouvait durer du début du printemps jusqu’à Noël, quand le froid vif et la dérive des glaces du golfe du Saint-Laurent forçaient les pêcheurs à tirer leurs bateaux à terre et à quitter pour la saison. Mais la pêche à la morue avait aussi ses pièges. Souvent, il n’y a avait pas d’acheteurs dans les parages immédiats. Mon père devait transporter ses prises sur une longue distance sur la côte pour pouvoir les vendre. Cela s’est avéré coûteux pour le pêcheur. Mon père s’est souvent demandé si l’effort valait la peine de continuer. La pêche est une activité dangereuse : les tempêtes de printemps qui éclatent sans prévenir, et ma mère qui s’inquiétait de mon père, toujours en mer. Il semblait que la pêche n’offrait que des difficultés à ceux qui voulaient la pratiquer. Finalement, après mûre réflexion, et comme il ne voyait rien dans l’avenir immédiat qui ressemblait même de loin, à la possibilité de gagner sa vie grâce à la mer, mon père a décidé d’arrêter la pêche.
Au printemps de 1955, comme il travaillait à temps partiel comme barman à la Légion Royale Canadienne de Neil’s Harbour, il a remarqué une offre d’emploi sur le babillard électronique d’un gardien de phare. Cette offre indiquait que la préférence serait accordée aux anciens combattants. Il a immédiatement proposé sa candidature. Moins d’un mois plus tard, il a obtenu une réponse positive. Souriant à son ami, il a dit : «Oui, Jim, je vais être le gardien du phare de la station sud-ouest à l’île de Saint-Paul».
La vue aérienne de l'Ile St. Paul.
William G. Budge.
L’île de Saint-Paul s’étend sur moins de deux milles carrés en superficie, elle émerge de la mer à treize milles au nord-est de Cap Nord, et elle constitue la partie la plus septentrionale de la Nouvelle-Écosse. L’île est longue d’à peine trois milles et à son endroit le plus large elle mesure environ un mille. Elle est située dans le détroit de cabot, cette masse d’eau qui sépare le Cap Breton de Terre-Neuve. Le détroit de Cabot traite durement ce petit morceau de terre qui ose le défier si près de lui. Les forts courants balaient l’île au gré des marées du golfe du Saint-Laurent. Pendant les mois d’hiver, une région de l’est du golfe du Saint-Laurent gèle, formant de larges blocs de glaces de dix à vingt pieds d’épaisseur. Le vent et la mer détachent des parties de cette masse de glace, qui flottent au loin comme d’énormes pans de glace. C’est ce processus de rupture et de congélation des glaces qui produit alors «la dérive des glaces» dans tout le golfe du Saint-Laurent. Bien que ces plaques de glace puissent couvrir plusieurs milles carrés, elles ne doivent pas êtres confondues avec les icebergs qui proviennent de la rupture d’un glacier. Les fortes marées et les vents dominants de la région du golfe et du détroit de Cabot entraînent cette grande masse de glace à la dérive vers la haute mer dans l’Océan Atlantique. Vers la mi-janvier, les premières glaces atteignent l’île de Saint-Paul. Elles frottent et grattent les falaises de granit, produisant un bruit de tonnerre comme si un train sans fin n’arrêtait pas de passer. Si les températures froides persistent tout l’hiver, ce n’est que vers la fin mai que l’on voit passer les dernières plaques de glace.
Un de trois phares de St. Paul.
William G. Budge.
L’île est couverte d’une épaisse forêt d’épinettes rabougries, avec quelques zones herbues près de la rive. Quelques arbres feuillus poussent parmi les conifères mais la plupart meurent avant qu’ils ne deviennent très importants. La plupart des plantes de l’île poussent au sommet de hautes falaises de granit solide, elles sont ainsi protégées de l’effet direct de la mer. Pourtant, l’île de Saint-Paul n’offre que peu de protection pour le navigateur fatigué qui cherche un abri contre le passage d’une tempête. L’Océan roule ses vagues gonflées d’eau sur les récifs dentelés; les vagues roulent et viennent s’écraser contre une côte de falaises verticales et de profondes crevasses. Il y a quelques plages de galets, mais pas du tout de sable. Il n’y a pas de havre protégé, là où un bateau pourrait jeter l’ancre et attendre que les conditions météorologiques s’améliorent. Il y a deux ou trois petites criques qui offrent des abris contre certains vents, mais l’orientation nord-est – sud-ouest de l’île signifie qu’il n’y a aucun abri contre le vent du nord-est. Les coups de vent de l’hiver durent souvent pendant plusieurs jours voire une semaine entière.
Avant 1832, l’île Saint-Paul était inhabitée. Il n’y a avait aucune assistance de l’homme ou de structures où les survivants des naufrages pouvait trouver refuge. Il n’y a aucun témoignage du nombre de vies qui ont été perdues en raison de la noyade, du gel ou à cause de la faim sur l’île.
Un jeune Billy Budge retourné de la chasse.
William G. Budge.
En 1838, le gouvernement britannique a envoyé Samuel Cunard (fondateur de la Cunard Steamship Lines) à l’île de Saint-Paul pour trouver un site pour ériger un phare. Pour cette mission, M. Cunard était accompagné par John Campbell. Campbell était déjà résident de la Nouvelle-Écosse, y ayant émigré de l’Écosse avec sa famille. Ces hommes ont décidé que deux phares devaient être construits sur l’île, l’un à l’extrémité nord-est et l’autre au sud-ouest. L’année suivante, John Campbell a été nommé gouverneur de l’île Saint-Paul, avec la responsabilité de superviser la construction des phares et de contrôler le fonctionnement des deux stations de sauvetage. Il a fallu plus d’un an pour achever la construction. Peu de temps avant Noël 1840, les deux phares étaient en opération.
Le phare de l’extrémité nord-est de l’île Saint-Paul n’est pas situé sur l’île principale. Il est installé sur une petite île composée de quelques hectares d’herbe et de pierre. Elle est séparée de l’île principale par un étroit chenal d’une centaine de pieds de large appelé «Tittle».
Le phare où Bill a vécu sur l'Ile.
William G. Budge.
Même si les deux phares ne sont séparés que par une distance de trois milles, les gardiens des phares ne se visitent que rarement l’un l’autre. La forte densité des arbres rabougris qui poussent, les pentes abruptes, les rochers déchiquetés, et, en hiver, la glace et la neige ont rendu le voyage difficile. A quelques reprises au cours de l’été, quand le temps le permet, les gardiens des phases se sont rendus visite par bateau.
Les conditions du phare du sud-ouest, notre destination, étaient entièrement différentes de celles du phare du nord-est. Il n’y avait pas d’électricité pour la maison et pas de générateurs pour produire la lumière. Mon père n’avait pas d’aide-gardien parce que notre station ne disposait pas de balise radio ni de corne de brume, ce qui exigeait du personnel supplémentaire pour sa gestion. Bien qu’il s’agissait d’une opération pouvant être accomplie par un seul homme, la mise en marche de la lumière était une procédure assez complexe. Une tâche encore plus exigeante était celle de voir si le phare restait allumé toute la nuit. Toutefois, notre plus grand défi en tant que famille serait d’apprendre à vivre ensemble sans amis et ni voisins.
La lampe a utilisé dans un des phares sur l'île.
William G. Budge.
La mise en marche de la lumière dans le phare était une procédure compliquée. Tout d’abord, il fallait transporter des bidons de kérosène sur une échelle et puis verser le carburant dans un réservoir. Un autre réservoir devait être rempli manuellement grâce à une pompe à air sous pression. Les poids devaient être mis en place grâce à un treuil, les manteaux remplacés, le générateur des tubes nettoyés, et toutes les lentilles et les prismes polis Parfois, il fallait presque une heure pour allumer la lumière du phare. Ensuite, il fallait exercer une surveillance constante tout au long de la nuit pour s’assurer qu’elle reste opérationnelle. J’ai suivi avec intérêt que papa achève les différentes étapes de la préparation. Enfin, après une brève interruption, la lumière était allumée et elle brûlait avec éclat. Nous sommes ensuite partis pour la maison, où mon père a consigné son premier rapport sur le livre de bord de la station : «12 septembre 1955; heure de mise en marche de l’éclairage: 18:20 DST; météo: ensoleillé»
Cette sélection figure initialement dans le livre de Billy Budge, Souvenirs du fils d’un gardien de phare, publié en 2003 par les Pottersfield Press.
© 2003 William G. Budge.
Download a PDF version of this story. [file size = 416 KB]
© C@P Society of Cape Breton County, 2009

