Chez Douce : une journée dans la vie d’une entrepreneure en 1815
James O. St. Clair
Les dizaines de milliers de personnes qui vont et viennent sur la levée de Canso passent rapidement devant un petit cimetière situé près d’un phare construit sur la côte du Cap Breton. Peu en vérité, sinon aucune, ne prête attention aux anciens monuments. Bien que le nom de Belhaché survive sur les cartes pour identifier un promontoire caractéristique de la région, il n’apparaît pas dans l’annuaire téléphonique et demeure peu familier à la plupart des gens aujourd’hui. Pourtant Douce Belhaché et sa petite fille, son seul enfant, reposent dans ce cimetière, tout près de l’emplacement de leur ancienne maison à Port Hastings. La jeune mère est devenue veuve quand son mari, le capitaine Belhaché, a disparu en mer. Douce est restée dans la région, même après la mort de son mari, et elle est devenue une entrepreneure prospère. Bien qu’étant une femme seule et sans famille au Cap Breton, elle a choisi de ne pas retourner chercher l’abri de sa famille, sur l’île de Jersey dans la Manche.
Pendant des années, des légendes ont survécu d’un fantôme qui marchait sur la côte près du cimetière. Beaucoup croyaient qu’il s’agissait de Douce Belhaché attendant inlassablement le retour de son mari capitaine. Mais la plus belle histoire est celle de la gestion de ses propres affaires et de sa contribution au développement d’une économie à l’époque où l’île du Cap Breton était colonisée par des immigrants venus de tous les pays. C’est elle qui a été la première femme chef d’entreprise dans cette partie de la Nouvelle-Écosse.
Chez Douce : une journée dans la vie d’une entrepreneure en 1815
Canso Strait, Port Hawkesbury.
The Port Hastings Historical Society
Une douce brise venant du sud-ouest dissipait le brouillard du petit matin formé dans le golf de Canso et une agréable journée ensoleillée semblait vouloir commencer. Pourtant une mince couche de nuages semblait indiquer que la pluie et le vent allaient arriver dans les vingt-quatre heures. Pour le moment, les voiliers ancrés au large de la côte se balançaient doucement sur les eaux calmes. Leurs mâts se reflétaient sur la surface légèrement ridée de la mer. Déjà, sur plusieurs de ces navires, les marins étaient occupés, se préparant à appareiller pour des ports lointains, avec leur charge de poutres de bois, de barils pleins de poissons salés et de fûts de beurre de ferme.
La première fumée de la journée montait de l’énorme cheminée de la grande maison d’un étage et demi construit à mi-chemin en haut de la colline du rivage de Plaster Cove. Avec son premier étage de pierre de taille et son second en bois, elle tranchait sur toutes les autres maisons en bois de la petite communauté. Dans cette ambiance, Douce Belhaché était prête pour les tâches de la journée. Son petit-déjeuner de pain tout juste sorti du four, de confiture de fraises sauvages et de thé a été préparé par sa femme de ménage, Sarah Hubert, une lointaine cousine. Ensemble, elles étaient assises à la table dans le coin de la cuisine, s’exprimant dans la langue de leur pays de naissance, l’île de Jersey. Cette langue, un mélange d’anglais et de français normand, pouvait se faire entendre aussi bien dans leurs prières du matin comme elles rendaient grâce pour leur pain quotidien et la vie.
Strait of Canso.
The Port Hastings Historical Society
Douce, maintenant veuve depuis plus de dix ans, attendait plusieurs de ses associés en affaires pour la journée. Son dernier mari, dont le navire a sombré près de Phial sur la côte de Madère, avait quitté la maison par un matin du printemps un peu comme celui-ci – un ciel clair et une petite brise douce. Mais, plusieurs mois plus tard, des nouvelles venant d’un autre capitaine des îles anglo-normandes lui apprirent que des débris du navire Belhaché, L’Espérance, avaient échoué sur la côte de Madère. Une violente tempête avait balayé la région en juillet et conduit plusieurs goélettes au désastre. Douce, déjà éprouvée par cette absence de longue durée, a vu ses espoirs du retour de Philippe s’évanouir, qui, comme son navire, ont disparu dans le lointain.
Dès que les femmes eurent fini à table, Sarah débarrassa le service de plats d’étain ainsi que les tasses et les assiettes bordées d’un liseret de bronze. Le pichet du même service avait été un cadeau de mariage donné par les parents de Douce quand elle et Philippe s’étaient mariés lors de leur retour à l’île anglo-normande de Jersey, en 1786. C’était un précieux souvenir qui lui rappelait la solide maison de pierre de Saint-Aubin où les roses grimpantes sur les murs étaient en fleurs à cette époque de l’année. Cette image fugace traversa rapidement l’esprit de Douce comme elle rappelait à Sarah que Philip Ingouville serait à la maison pour le repas de midi et que lui et sa fille pourraient rester pour la nuit avant de mettre le cap sur sa maison de Sydney Forks au fond de la Spanish Bay, sur la côte nord-est du Cap Breton. Ingouville, également originaire de Jersey, était d’abord arrivé sur cette côte en 1788, la même année que les Belhaché. En tant qu’amis et lointains parents, ils avaient été associés en affaires depuis de nombreuses années. Son bateau était à l’ancre dans le port au-delà du quai des Belhaché.
Point de Belhaché.
The Port Hastings Historical Society.
Douce retourna à sa chambre quelques minutes pour mettre son chemisier blanc et une longue jupe de couleur bleu foncé. Autour de ses épaules, elle s’entoura d’un châle nouvellement tissé par John et Isabella Buck dans leur atelier de tissage juste de l’autre côté de la cour. Ses bottes de cuir noir avaient été importées de France. Bien que veuve, Douce avait depuis longtemps mis de côté les habituels vêtements de deuil des femmes et elle avait soigneusement ajusté sur sa tête une belle coiffe blanche de dentelle brodée de fil d’or. Ses cheveux soigneusement peignés étaient formés en un chignon serré, à la base de son cou. L’image qu’elle renvoyait comme elle était en face du miroir était celle d’une femme d’âge moyen avec de vifs yeux bleus et des fines rides de rire qui les entouraient.
Après s’être assurée qu’elle était prête pour la journée de travail, Douce s’est rendue à une petite pièce sur le devant de la maison. Ici, les fenêtres avec leurs petites vitres donnaient vue sur le promontoire en-dessous, il allait à en être appelé le point Belhaché, sur le chemin du Ship Harbour. Elle a noté quels navires s’apprêtaient à appareiller et quels drapeaux flottaient à leurs mâts. Elle savait que plus tard dans la matinée, elle devrait descendre la colline pour aller au quai vérifier le nombre de fûts de beurre qu’elle allait envoyer à Terre-Neuve et examiner le contenu des tonneaux de marchandises qui venaient d’arriver de Liverpool, en Angleterre. Elle aurait besoin des connaissements afin de les porter à son comptable, Jean Langlois qui avait un petit bureau à proximité du quai.
Elizabeth Belhaché.
The Port Hastings Historical Society.
Auparavant, elle avait pris place à un bureau de chêne importé d’Angleterre voici plusieurs années, elle a baissé le feu grâce à la grille du poêle qui brûle du charbon de Glace Bay, à l’autre extrémité du Cap Breton. Sur le mur au-dessus d’elle, se trouve la silhouette d’un petit portrait taillé dans du papier noir par André Jervais. C’était le dessin du visage d’un jeune enfant avec d’épais cheveux bouclés, son seul enfant et son homonyme qui a été enterré sur une petite colline, sur le promontoire surmontant le golfe de Canso. Au moins le site de sa tombe était connu – tandis que son mari a été l’un des nombreux marins qui se sont noyés dans l’eau profonde.
Elizabeth Douce Belhaché est morte de la fièvre à l’âge de six ans et huit mois, cela fait maintenant presque vingt ans. Pas un jour ne commence sans que la mère ne passe ses doigts sur le dessin du visage qu’elle avait si bien connu. Ce jour-là, elle se rappela qu’elle devait commander une pierre tombale portant le nom de son défunt mari à côté de celui de son enfant et l’installer dans le cimetière près de la mer au Point Belhaché. C’est ainsi que l’eau salée de l’Océan Atlantique, qui constituait une si grande partie de leur vie, continuait de rouler sans cesse ses vagues sur le rivage juste devant la tombe.
Mais pour l’instant, elle doit tourner son attention sur des documents qui viennent tout juste d’arriver par un messager de la justice de paix de la région. Sa demande de nouveaux terrains à Ship Harbour, plus souvent appelé Port Hawkesbury, a été approuvée par le Gouverneur du Cap Breton. Elle a réalisé qu’elle devrait demander cette parcelle de terrain quand elle a appris que les familles Paint et Bailleul étaient en train d’établir de nouveaux chantiers pour la construction de navires dans cette anse. Il était devenu évident pour elle que très bientôt, elle pourrait avoir besoin d’y construire elle-même afin d’être plus proche de l’activité.
En outre, elle a reçu une lettre d’autorisation pour expédier plus de plâtre venant de la mine où elle détenait les droits de creuser la veine rocheuse. Elle avait une demande du district agricole de Mabou, au long de la côte, pour une petite cargaison, là où le plâtre sera utilisé. Après avoir été transformé dans un four à chaux, le plâtre pourra diminuer un peu l’acidité des sols de cette région. Elle a rapidement écrit une lettre à John Baillie qui possède un bateau à fond plat sur lequel le minéral pourra facilement être chargé. Dans sa lettre très claire, elle lui a demandé un prix pour le transport de ce produit de valeur jusqu’au Port de Mabou. Ce serait l’une des nombreuses lettres écrites de sa propre main qui serait apportée plus tard par un messager digne de confiance qu’elle a payé un bon prix pour s’assurer de la confidentialité de sa correspondance d’affaires.
Canso Strait.
The Port Hastings Historical Society.
Comme le soleil, maintenant haut dans le ciel, traverse de sa lumière les fenêtres de la façade, elle fait une pause alors que Sarah lui apporte des tasses de chocolat chaud, des assiettes de petits pains chauds et plusieurs tranches de fromage du crû. Comme elles se partageaient ce petit repas au milieu de la matinée, elles ont discuté de quel genre d’aliments elles avaient besoin de faire venir des plus grands marchés d’Halifax. Il était trop tôt pour les premières pommes de terre nouvelles de l’île de Guernesey, mais elles devraient peut-être passer une commande dès maintenant à l’un des grossistes d’Halifax pour le cas où elles arriveraient bientôt. Le climat des îles anglo-normandes était bien plus favorable pour la récolte des primeurs que celui du Cap Breton avec ses fréquentes gelées tardives. Elles ont recensé plusieurs autres articles pour le ménage.
Après avoir fini le chocolat chaud, Douce a écouté Sarah en opinant de la tête pour lui donner son approbation à sa demande d’engager les deux jeunes garçons Mackinnon, qui sont de la région, pour blanchir les murs extérieurs de la maison et la grange ainsi que leurs sœurs pour aider à laver les couvertures et peindre les sols. Le temps était venu du grand ménage annuel. Sarah a également indiqué qu’elle avait entendu dire que certains des fermiers du bord de la côte de Judique projetaient de conduire des agneaux de printemps à Plaster Cove à la fin de la semaine. Ils ont dit qu’ils étaient d’excellente qualité. Douce a fait une note pour elle-même afin d’envoyer un message à l’un des agriculteurs, qu’elle connaît bien, pour lui offrir un prix convenable. Les agneaux se vendent bien à Terre-Neuve, et elle allait faire une expédition de beurre et de bois à Saint-John à la fin de la semaine prochaine sur l’un des navires d’Ingouville. De l’agneau frais pourra aussi bien partir.
Port Hastings.
The Port Hastings Historical Society.
Avant que Sarah ne retourne à la cuisine pour commencer les préparatifs du repas de midi, Douce a partagé avec elle l’idée de construire peut-être une maison à Ship Harbour puisqu’elle venait d’y obtenir un lopin de terre. Cette idée plaisait certainement à Sarah car elle avait là-bas deux nièces qu’elle aimait beaucoup. Les deux femmes avaient une profonde confiance l’une dans l’autre et elles savaient que leur relation était beaucoup plus que celle de l’employeur à l’employée, et chose très importante pour deux femmes qui vivaient seules dans une maison située dans un port où les marins allaient et venaient, Sarah savait où Douce gardait un pistolet chargé dans un tiroir du bureau du salon, pour le cas où l’occasion se présenterait de disposer d’une telle arme.
Comme Sarah se levait pour retourner à la cuisine, Douce lui a demandé de traverser la cour pour aller à l’atelier des Buck demander à Isabella de venir pour quelques minutes. Douce avait pris des dispositions pour qu’Isabella et John Buck viennent d’Écosse plus de dix ans auparavant. Comme tisseurs qualifiés, ils préparaient le triage des marchandises à mettre en vente, souvent pour les immigrants nouvellement arrivés qui avaient besoin de plus de vêtements ou de couvertures de lit. Mais ils ont été également en mesure de tisser du lin fin, du fil de lin importé de l’Irlande. Douce a utilisé une grande partie de ce produit dans sa propre maison ou elle l’a envoyé comme cadeau à ses cousins d’Arichat ou du Québec, ou encore elle en a donné à l’occasion aux épouses des capitaines des navires qui sont arrivées avec leurs maris à leurs quais en provenance de toutes sortes d’endroits aux États-Unis. La fin de la guerre entre la Grande-Bretagne et les États-Unis a apporté de nombreux navires dans le golfe de Canso, et de plus en plus de familles ont accompagné les capitaines de la marine marchande.
The C@P Society of Cape Breton.
Après quelques minutes, Isabelle Buck a frappé à la porte de la pièce qui sert de bureau à Douce. Avec l’accent écossais des basses-terres d’Isabella et la voix douce des îles anglo-normandes de Douce, leur conversation en anglais a toujours amusé les deux femmes tandis qu’elles ont entendu les différents sons de chacun de leurs mots. Douce fit des commentaires sur la façon dont elle a beaucoup aimé le nouveau châle qu’elle portait autour de ses épaules, tissé à partir de coton et de laine fine. Elle a dit à Isabella qu’elle pensait combien un tel article était très commercialisable, et elle s’est demandé si Isabella et John pourraient tisser plus d’étoffe et engager une jeune fille pour faire les châles sous leur direction. Elle pensait que ces châles pourraient être en grande demande. Isabella a été heureuse d’entendre cela car elle préférait ce genre de tissage plutôt que de fabriquer des mètres et des mètres de linge de maison rustique.
Douce a également demandé à Isabella s’ils avaient besoin d’un plus grand espace pour leurs deux métiers à tisser et leurs rouets. Elle a estimé qu’il serait peut-être temps de développer un peu leurs affaires. Isabella avait un bon jugement et s’occupait bien des aspects commerciaux de leur activité de tissage tandis que John s’occupait des métiers à tisser et mettait au point les modèles pour la chaîne. Leurs enfants, plus vieux maintenant, étaient en mesure de prendre soin des moutons qu’ils élevaient, ce qui leur permettait d’avoir la meilleure laine qui soit pour leur fabrication. Isabella a reconnu qu’un bâtiment plus grand leur permettrait de développer leur travail et de prendre une apprentie ou deux, ce qui fournirait des emplois pour des jeunes femmes de la région. Douce a dit qu’elle parlerait à Alex Mackinnon, le charpentier, pour lui demander d’entreprendre les travaux.
Point de Belhaché.
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Isabella les a quittés après avoir partagé une joyeuse plaisanterie qui est née de l’incompréhension de mots anglais employés par des personnes qui parlent le gaélique écossais. Ils pensaient qu’un mouton mâle était un «mouton taureau», jusqu’à ce qu’ils apprennent que le mot taureau ne s’appliquait qu’aux bovins. Les rides de rire autour des yeux de Douce Belhaché ont été bien exercées comme elle avait bien profité de sa conversation avec Isabella et John, ses voisins et employés. Elle a commencé à écrire un acte de vente préliminaire par lequel elle pourrait transférer les terrains sur lesquels ils vivaient et travaillaient dans le but de reconnaître la réalisation de leur accord avec elle pour tisser pour les besoins de son ménage et de ses affaires à l’exportation. Elle avait apprécié leur excellent travail et leur diligence.
Comme la journée s’avançait, les longs et minces nuages ont commencé à réduire la lumière de soleil. Le vent a tourné à l’ouest et de petits moutons blancs ont commencé à se voir dans le détroit entre l’île du Cap Breton et la Nouvelle-Écosse continentale. Douce a remarqué que le liquide dans le baromètre avait commencé à baisser, ce qui indiquait que le mauvais temps approchait. Mais rien ne pouvait entamer son plaisir comme elle accueillait chez elle son ami de longue date et très lointain parent, Philip Ingouville, et sa fille, Ann, qui était née en même temps que sa propre enfant. Elle s’est beaucoup réjouie de ce qu’Ann l’ait appelée «Tant Douce» et l’ait embrassée sur les deux joues. La question affleura son esprit de ce que sa propre fille aurait été à cet âge. Mais rapidement, elle les a invités à s’asseoir et, avec beaucoup d’intérêt, elle a questionné Ann sur ses fiançailles en vue de son mariage.
Port Hastings, 1902.
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Bien que Douce et Philip vivaient dans des régions différentes de l’île du Cap Breton, et que bien souvent les voyages par route étaient impossibles, ils se rendaient visite plusieurs fois par an et ils étaient en correspondance régulière pour affaires. Douce était en mesure de négocier des arrangements très profitables avec Philip qui exploitait une grande ferme à Sydney Forks et employait de nombreuses personnes. Il avait en outre plusieurs navires qui parcouraient l’Atlantique et elle a découvert qu’il pouvait toujours trouver de la place sur ses navires pour ses grosses expéditions de morue séchée qui lui permettraient de fournir les marchés d’Europe et d’Amérique du Sud. Ils savaient tous les deux que depuis des générations leurs familles ont entretenus des relations très coopératives dans le transport maritime. Philip a apprécié ses négociations avec Douce et il n’a jamais tiré avantage d’elle. Ils avaient un respect mutuel l’un pour l’autre aussi bien en tant que personnes que comme associés en affaires.
Presque du même âge, ils avaient vu le Cap Breton devenir une partie importante de la croissance de l’import-export qui a été si bénéfique pour les habitants des îles anglo-normandes. Ils ont vécu les débuts de l’île qui est alors devenue une colonie aves ses propres fonctionnaires gouvernementaux installés à Sydney. Et maintenant, ils étaient témoin de l’arrivée de nombreux immigrants, venus d’Irlande et d’Écosse, sur des bateaux des îles anglo-normandes. Parfois, ils ont parlé de ce que la vie aurait été s’ils étaient restés sur l’île de Jersey. Philip a même poussé l’audace jusqu’à lui demander une fois pourquoi elle n’était pas repartie dès que son mari n’était pas revenu de son voyage à Madère avec sa cargaison de bois d’œuvre et de poisson. Avec un regard plein de peine dans ses yeux généralement heureux, elle lui a rappelé que son seul enfant était enterré ici et qu’elle a choisi de rester où sa vie a également été heureuse et pas seulement des plus tristes. Elle a encore révélé qu’elle avait apprécié de relever le défi de poursuivre l’activité qu’elle et son mari avaient commencée.
Point de Belhaché.
The Port Hastings Historical Society.
Comme Douce, Philip Ingouville et sa fille Ann se sont assis pour prendre le repas de midi dans la salle à manger de la solide maison bâtie au-dessus du quai, Douce a remarqué que son grand ami ne paraissait pas très bien. Mais elle ne lui en fit rien paraître sur le moment. Après le repas et quelques bonnes histoires partagées en dialecte de Jersey, Ann est allée à la porte d’à côté dans l’atelier de tissage pour choisir un morceau de tissu que Douce tenait à lui donner comme cadeau de mariage. Douce et Philip se sont rendus à la petite salle près de l’entrée et ils ont réglé rapidement leurs affaires.
Puis Douce lui a dit qu’elle envisageait de faire venir un pasteur méthodiste dans la région soit d’Angleterre soit des îles anglo-normandes, car elle a estimé qu’il était temps d’établir une église, de sorte que la communauté pourrait accueillir des gens de différentes confessions. Elle a ajouté qu’elle avait beaucoup apprécié le service effectué par un ministre méthodiste itinérant plusieurs semaines auparavant. Ingouville a manifesté son accord pour ce concept et il lui a dit qu’il allait faire des enquêtes par le biais de ses agents outre-mer. Et puis il lui a dit qu’il ne se sentait pas aussi bien que d’habitude et qu’il pensait devoir aller à Halifax pour consulter un médecin. En outre, il voulait qu’elle sache que leurs accords étaient en bonne et dûe forme et que son agent continuerait de les honorer même s’il était malade, ou … Il n’a pas fini sa phrase. Douce, cependant, a mesuré l’importance de ses paroles et elle a reconnu sa loyauté envers elle.
Canso Strait/Ship Harbour(Port Hawkesbury).
The Port Hastings Historical Society.
Estimant qu’ils devraient lever l’ancre ce jour même et commencer le voyage retour, les Ingouville ont refusé l’offre d’hospitalité de Douce pour la nuit, à sa grande déception ainsi qu’à celle de Sarah car elles avaient tout préparé pour eux. Mais avec la promesse de revenir bientôt, Philip et Ann sont partis. Ils ont rapidement trouvé leur chemin vers le bas de la colline et ils sont montés dans un petit bateau qui les a conduits à leur goélette.
Depuis quelques temps, Douce s’asseyait pour regarder le détroit par lequel le bateau des Ingouville venait de quitter le port. Elle a demandé à Sarah de lui apporter un verre de vin de Jersey et d’en prendre un avec elle. Ensemble, elles ont passé en revue les événements de la journée et elles se sont penchées vers ce qui devait être fait pendant le reste de la semaine. Maintenant que le printemps était là, Douce savait qu’elle avait besoin de faire un voyage à Arichat pour y consulter certains des propriétaires de navires. Ses cousins s’attendaient à ce qu’elle reste avec eux pendant plusieurs jours. Pour l’instant, elle allait au quai pour s’assurer que tout était en ordre aussi bien avec les articles à exporter qu’avec ceux qui étaient arrivés de l’étranger.
Elle a mis un chaud manteau sur ses épaules, elle a quitté sa maison et elle a commencé à descendre la colline. Elle a regardé vers le ciel et elle a vu que les nuages étaient de plus en plus nombreux. Son œil compétent a commencé à calculer l’évolution des conditions météorologiques qui allaient affecter les navires sur le point de quitter le port. Mais comme elle regardait le sol pour garder ses pieds sur le sentier de marche, elle a remarqué que les premières fraises des bois de la saison étaient en fleurs dans le domaine. Les confitures de fraises des bois étaient l’un des plaisirs de la saison d’été qui arrivait et l’un des premiers fruits dont elle et son mari ont profité quand ils sont venus sur ces rivages alors qu’ils étaient jeunes mariés.
The C@P Society of Cape Breton.
Au sommet de la colline, elle est venue jusqu’au tas de pierres empilées trente ans plus tôt alors qu’elle et Philippe et leur premier bébé sont arrivés sur cette colline pour y vivre. Celles-ci étaient les restes laissés par la construction de leur maison. Ici et là, elle a remarqué les tout derniers boutons de primevères, le parfum des minuscules fleurs montait dans l’air humide de l’après-midi. C’était un parfum si obsédant, si différent de tout ce qu’elle avait connu dans son enfance même si bien d’autres fleurs y étaient fort abondantes. Mais les sons des voix venant du quai en-dessous lui ont rappelé qu’elle devait accélérer les activités de la journée. Ainsi, elle a laissé derrière elle les manifestations du printemps sachant qu’elle pourrait y revenir quand elle retournerait chez elle. Serrant étroitement son châle autour d’elle, elle se pressa de revenir. Elle avait des affaires à conduire et des papiers à signer.
Ainsi a pu se passer une journée d’une des premières entrepreneures de l’île Cap Breton, Douce Hubert Belhaché, une femme très capable, une survivante. Les vents du temps ont emporté les traces tangibles de sa vie, mais son influence peut encore être ressentie comme nous marchons le long de ces rivages d’histoire et de légende.
Cet article a été originellement publié dans le livre de James O. St. Clair et d’Yvonne C. LeVert intitulé : La Fête du Mariage de Nancy et autres contes savoureux, en 2007 par les Presses de l’Université du Cap Breton
© 2007 James O. St. Clair/ Yvonne C. LeVert.
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© C@P Society of Cape Breton County, 2009

