L’histoire des tapis crochetés de Chéticamp et leurs artisans
Anselme Chiasson and Annie-Rose Deveau
Le village de Chéticamp est situé sur la côte ouest du Cap Breton en Nouvelle-Écosse. Sa population compte 3,500 habitants, tous Acadiens, à peu d’exceptions près. Cet endroit fut fréquenté par les pêcheurs européens, basques ou autres, bien avant la découverte du Canada par Jacques Cartier. Ces pêcheurs faisaient sécher leur morue sur les graves de La Pointe. Mais aucun établissement permanent ne s’y fit avant la fin du 18ème siècle. C’est également à la pointe de l’île (presqu’île) de Chéticamp que le commerçant Charles Robin de l’île de Jersey établit son poste de pêche en 1767. C’est lui aussi qui y attira des colons permanents.
Une femme passe en bas ses compétences de recoubre à Chéticamp.
Les Trois Pignons Cultural Centre.
À Chéticamp, comme partout ailleurs sans aucun doute, le froid, surtout en hiver dans les étages, a encouragé les femmes à faire des tapis afin de protéger leurs pieds du froid et pour se sentir plus confortables. En réponse à un besoin évident, les femmes Acadiennes ont dû commencer à faire des tapis dès les premiers jours de l’Acadie et elles ont apporté avec elles de France la technique de fabrication de tapis, même si les événements malheureux de notre histoire nous ont privés des documents nécessaires à l’appui de cette affirmation. Les plus anciens types de tapis dont on se souvient à ce jour à Chéticamp sont ceux réalisés avec des défaiseurs (chutes de tissus), des tapis tressés, des tapis tissés, des tapis à rosaces et des tapis faits de brillons.
L’utilisation et l’origine des tapis crochetés à Chéticamp
Avant que Chéticamp ne soit béni par l’électricité, qui a été installée en 1937, les maisons étaient chauffées avec des poêles à bois. En hiver, les planchers étaient toujours froids. Cela était particulièrement perceptible quand quelqu’un s’éloignait même d’une courte distance de la cuisinière, Les tapis mur à mur vendus dans les magasins modernes n’existaient pas encore. Toutefois, dans un certain nombre de maisons, des brillons ou des tapis tressés couvraient une partie du plancher dans toutes les chambres. Il s’agissait de leur utilisation pratique.
Certaines de ces rosettes ou tapis brillons, et surtout les tapis crochetés fabriqués plus tard, étaient vraiment très beaux. Parfois, les plus beaux tapis étaient mis de côté pour des occasions spéciales. En conséquence, certaines personnes ne sortaient leurs plus beaux tapis que pour les vacances ou quand elles recevaient des visiteurs importants tels que le curé de la paroisse lors de sa visite annuelle.
Une scène à Peggy's Cove.
Les Trois Pignons Cultural Centre.
Les tapis brillons ont été faits comme suit : des tissus de vêtements usagés autre que la laine étaient découpés en longues bandes d’environ un demi-pouce de largeur. Ces breillons, comme on les appelait, étaient fixés par le moyen d’un crochet sur un canevas fait de sacs de toile de jute. Il est bien connu que les dessins de certains de ces tapis breillons mettaient en vedette des voiliers, des animaux domestiques, des oiseaux, des arbres, etc.
Contrairement aux tapis faits de breillons et de canevas, qui étaient connus au début de l’histoire de Chéticamp, les tapis crochetés avec de la laine ont été introduits dans le village à une date ultérieure. Il semble que le premier tapis de laine s’était fait connaître à Chéticamp par Marie (Forest) Fiset, épouse du Docteur Napoléon Fiset. Les tapis de laine crochetés sont fabriqués par la même procédure que les tapis breillons, mais ils ont une structure beaucoup plus fine et délicate. Ces tapis conviennent particulièrement bien à la création de différents motifs exprimés par diverses couleurs. La beauté de ces tapis, outre le choix de la conception et le mélange des couleurs, est aussi le résultat de l’habileté à dessiner la laine à travers les mailles, de telle manière que chaque point est égal en hauteur, de telle sorte que le tapis a une surface lisse, uniforme sans aucun point qui dépasse les autres.
Trois femmes créant un tapis à Chéticamp.
Les Trois Pignons Cultural Centre.
Sans aucun doute, les femmes de Chéticamp ont fait ces tapis pour exprimer leurs talents artistiques, mais avant tout elles les ont utilisés pour un usage domestique. Ce fut le cas des divers types de tapis fabriqués dans la région.
Aujourd’hui, alors que certains de ces tapis crochetés ont toujours un usage pratique en raison de l’évolution de la main d’œuvre et aussi de la demande sur le marché nord-américain, les tapis de Chéticamp sont devenus des produits de haute qualité, décoratifs et artistiques.
Plusieurs de ces «artistes de la laine» se sont distingués, soit par la perfection de leur travail. Soit par l’originalité de leurs dessins et modèles, et par certains événements qui les ont mis sous les projecteurs.
Mme. Annie (à Joseph à Jean) Chiasson (1902-1972)
Mme Annie (à Joseph à Jean) Chiasson a fait plusieurs grands tapis à Mademoiselle Lillian Burke. Elle a même eu l’honneur d’être invitée à faire le plus grand tapis qui n’a jamais été produit à Chéticamp. Il est dit que ce tapis est une réplique de l’un de ceux du Musée du Louvre à Paris. Mademoiselle Burke a passé trois mois à reproduire le dessin sur le canevas. Le tapis a nécessité 200 livres de laine que Mme Chiasson – à commencer par les couleurs primaires, le rouge, le jaune et le bleu – a dû teindre en 120 couleurs différentes pour se conformer aux exigences du dessin. Comme elle n’avait pas l’eau courante à la maison, Mme Chiasson a transporté la laine, la teinture, l’acide, les cuves et un petit poêle à bois à un ruisseau près de «la source Bouillante» (en Français dans le texte – note du traducteur), et là, dans le marais, elle a teinte toute la laine.
Le tapis a mesuré 18 pieds sur 36, soit une surface de 648 pieds carrés. Le cadre nécessaire pour monter le canevas d’un tapis de cette taille exigeait beaucoup plus de place que ce qui était disponible dans les maisons. Ce cadre a donc été mis en place sur l’aire de battage d’une grange. Sous la supervision de Mme Marie (à Willie) Aucoin, l’agent de Mademoiselle Burke, neuf personnes ont travaillé pendant six mois pour produire le tapis : Mme Annie Chiasson, Mme Emma Haché, Melle Elizabeth Haché, Melle Luce Yvonne Aucoin, Melle Philomène Bourgeois, Melle Luce Bourgeois et Melle Marie Aucoin.
Ces dames travaillaient tous les jours de la semaine de 8 heures du matin jusqu’à midi et de 1 heure de l’après-midi à 5 heures, et enfin de 6 à 9 heures le soir. Elles ne prenaient qu’une pause de 10 minutes le matin et une autre dans l’après-midi pour se détendre un peu et prendre un petit goûter de pain et de beurre. Tant de personnes qui travaillent ensemble toute la journée pendant des mois, n’allait pas sans créer une vie intense de groupes suscitant la gouaille et de fréquentes taquineries. Dès que ces dames commençaient à travailler sur le tapis dans la matinée, elles se mettaient à chanter les chants de la messe.
Pour produire un tapis d’une telle taille, le cadre devait avoir cinq rouleaux qui servaient à enrouler les parties achevées quand elles l’étaient. Les rouleaux sont devenus très gros et donc très lourds à tourner. Produire un tel tapis était très fatigant mais les gens de Chéticamp étaient très fiers d’avoir réussi un si magnifique tapis avec une telle maîtrise. Ce tapis est maintenant quelque part en Virginie. Malgré de nombreuses recherches approfondies, il a été impossible de retrouver ni son emplacement ni son propriétaire.
Mme Catherine (à Jos à John) Poirier (1901-1994)
Catherine Poirier.
Les Trois Pignons Cultural Centre.
Mme Poirier, mieux connue sous le nom de Catherine à Mosé, et fille de John (à Joseph) Cormier, de la paroisse de Saint-Joseph-du-Moine, a toujours crocheté des tapis, ayant commencé dès son jeune âge par des tapis de breillons. Catherine Poirier figure parmi les vedettes de la fabrication de tapis, c’est surtout à cause de l’originalité de ses motifs et de ses tapisseries. Catherine a inventé ses propres motifs et les a exprimés dans un genre naïf qui donne beaucoup de charme à son travail.
Douée d’imagination et de talents, elle a rapidement acquis une solide réputation dans cet artisanat. Dès 1940, s’inspirant d’une carte postale, elle confectionna un tapis de douze pieds carrés. Les motifs, auxquels elle avait ajouté beaucoup de son cru, représentaient des roses et des spirales veloutées, selon plusieurs nuances de vert, sur un fond noir avec une bordure verte.
Cette année-là, le premier autobus rempli de touristes, après avoir annoncé sa visite, fit son entrée à Chéticamp. Les dames leur avaient organisé à la salle paroissiale une exposition de tapis et de tapisseries crochetés et avaient offert un prix qui serait attribué à la meilleure pièce exposée. On fit l’honneur aux touristes de sélectionner la meilleure pièce. Ce fut le tapis de Catherine qui fut choisi et qui gagna le prix.
Dans les années qui ont suivi, Catherine reproduisit ce même tapis de nombreuses fois. Le prix qu’elle en obtint augmenta avec les années. À partir de 1979, Catherine se spécialisa dans de petites tapisseries aux motifs naïfs représentant l’église du village, le monument commémoratif des quatorze fondateurs, des bateaux, des pêcheurs, ou des oiseaux de basse-cour.
À l’âge 81 ans, elle fut invitée à Montréal pour inaugurer une exposition de ses tapisseries au Musée McCord. Elle fut reçue comme une reine. Les services de la radio et de la télévision étaient présents à cette occasion. Catherine y parla avec simplicité de ses tapis et de ses tapisseries, elle raconta une histoire et chanta quelques chansons.
Mme Elizabeth Lefort-Hansford (1914-2005)
Élizabeth LeFort.
Les Trois Pignons Cultural Centre.
Elizabeth Lefort a appris avec sa mère à faire des tapis crochetés à un très jeune âge. En 1940, une de ses sœurs lui demanda une tapisserie qu’elle voulait offrir en cadeau à l’une de ses amies. En ce temps-là, Elizabeth n’avait pas encore commencé à créer ses propres motifs, mais elle avait reçu une carte de Noël qu’elle aimait beaucoup. Elizabeth reproduisit la scène sur un morceau de toile de vingt-cinq pouces sur trente, et elle teignit la laine requise pour la tapisserie en vingt-huit nuances de brun. Ce tableau fut si bien réussi qu’il lança son auteur vers une carrière célèbre, de renommée internationale.
Naturellement, Elizabeth teignait toute la laine de ses tapisseries selon toutes les nuances requises. Elle avait le talent exceptionnel d’obtenir exactement la teinte qu’elle désirait. Elle estampait également tous ses canevas; ce qui demandait toujours des agrandissements à l’échelle et aux mesures précises. Quand les motifs, qui requièrent toujours beaucoup d’études préalables, étaient dessinés sur le canevas, et quand la laine était teinte aux centaines de couleurs exigées, Elizabeth considérait sa tapisserie comme pratiquement faite. Car le travail de crochet qui lui restait à faire, semblait pour elle la partie la moins difficile à réaliser.
Un tapis portant le portrait de Premier Ministre Pierre Trudeau.
.Les Trois Pignons Cultural Centre.
Grâce à son talent et à son entraînement, Elizabeth pouvait faire 55 points de crochet à la minute, c’est-a-dire 3,300 à l’heure, 26,400 dans une journée de huit heures et 158,400 dans une semaine de six jours. Quand elle a présenté son portrait à sa Majesté la Reine (la Reine Elizabeth) en 1959, Elizabeth lui a dit qu’elle l’avait produit en onze jours; et la reine de lui répondre avec pertinence : «Onze jours de travail, mais sans doute toute une vie d’expérience».
Elizabeth Lefort reçu l’Ordre du Canada le 29 Avril 1987, en reconnaissance de son œuvre d’ambassadrice pour notre culture acadienne, comme pour sa réussite à élever le travail des tapis crochetés à un art. Ainsi sa contribution à la préservation de la culture et de l’héritage acadien, grâce à la réalisation de tapisseries magnifiques et magistrales, a été remarquable.
Ces extraits ont été publiés originellement dans l’histoire des tapis «hookés» de Chéticamp et de leurs artisans, en 2006 par Breton Books, écrit pas le père Anselme Chiasson, documenté par Annie-Rose Deveau, et traduit pas Marcel LeBlanc.
© 2006 La Société Saint-Pierre
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© C@P Society of Cape Breton County, 2009

